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 La traversée des mots

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MessageSujet: La traversée des mots   Lun 19 Sep - 13:54

Si nous ne pouvions rien toucher avec
les yeux, nous ne pourrions rien nommer de ce que nous voyons. Rien ne
porterait de nom, il n'y aurait pas de mots, nous mangerions le monde comme les
animaux.
Les yeux touchent pour reconnaître ce qu'ils voient intouchable,
ils touchent ce qui n'est pas touchable, ils touchent ce qui est trop loin pour
être touché avec les mains. Ils touchent sans laisser d'empreintes, comme si
leur toucher sur le monde faisait apparaître ce qu'ils voient et que les images
dessinaient toujours les contours de nos yeux.
Nous voyons mais nous ne voyons que les empreintes
transparentes de nos yeux sur le monde, les empreintes intouchées de nos yeux
intouchables.
Les animaux qui n'ont pas de mains ( comme si avoir des
mains c'était déjà pouvoir avoir des yeux qui touchent l'intouchable, comme les
mains touchent le touchable ), ne touchent pas, c'est le monde qui les touche
et qui s'empreinte de leur passage en lui. Les animaux mangent le monde comme
l'homme le voit. Ils écrasent les noms de tout ce qu'ils mangent dans leur
bouche. Ils mâchent le monde qu'ils voient. Et suivant ce qu'ils mangent,
suivant comment ils mâchent les mots, leur cri les différencie les uns des
autres, d'une espèce à l'autre.

Leur cri est ce qu'il reste de ce qu'ils mangent du monde
qu'ils voient.
Les noms que les animaux ont donnés au monde qui les
entoure, au monde dont ils se nourrissent, se traduisent par des cris. Les
animaux crient pour dire ce que leurs yeux touchent et que leur bouche mange.
Les animaux touchent avec leurs yeux ce qu'ils peuvent
toucher avec leur corps, ils touchent là où ils peuvent aller avec lui. Ils
touchent avec les yeux ce qui leur est touchable avec les pattes. Mais l'homme
touche avec ses yeux ce qu'il ne peut pas toucher avec son corps, il touche là
où il ne peut pas aller avec lui. Il touche avec ses yeux ce qui ne lui est pas
touchable avec ses mains, comme si ses mains avaient fait naître des distances
immenses autour de lui, et qu'elles avaient lancé ses yeux si loin dans
l'espace que son corps avec ses pieds seulement n'avait pas pu suivre leur
projection infinie.
Entre les mains de l'homme et les pattes des animaux, il y
a le lointain et le proche, le jour et la nuit, le touchable et l'intouchable.

Jean-Luc Parant Revue l'Atelier Contemporain
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Chien Guevara
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MessageSujet: Re: La traversée des mots   Mar 20 Sep - 23:12

Bien vu ! C'est touchant ... Laughing

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Ancien chien de berger, viré parce qu'il avait appris aux moutons à se rebeller
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TdL
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MessageSujet: Re: La traversée des mots   Mer 21 Sep - 8:30

tu bottes en touche, bye ! queen

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TdL, féline et non cabot'in !
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Chien Guevara
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MessageSujet: Re: La traversée des mots   Jeu 22 Sep - 0:34

Ceci dit, c'est complexe, mais très beau ; et en plus philosophiquement très profond.

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MessageSujet: Re: La traversée des mots   Sam 8 Oct - 12:51

Il peignait sur l'eau. C'était son invention.
Il peignait sur l'eau c'est-à-dire: il ne laissait pas comme des peintre antérieurs de l'eau colorée courir sur le papier. Il ne peignait pas de tableaux à accrocher.Il ne peignait pas de tableaux du tout. Pas jusqu'à ce que son invention on qualifiait de tableau.
Il peignait sur l'eau. Sur toutes sortes d'eaux. Sur des flaques d'eau sur des surfaces de lacs sur les plans d'eau de pots emplis. Sur l'eau qui avait débordé autour d'un vase de fleurs. Sue de l'eau de mer. Sur de l'eau de bain. Il peignait sur de l'eau lisse. Il peignait sur de l'eau agitée. sur de l'eau claire et sur de l'eau trouble pleine d'algues et de particules en suspension. D'ombres et de reflets de soleil. même sur de l'eau colorée quand il en avait sous la main. Jamais ( ce que des gens non avertis auraient pu présumer ) sur une autre sorte de liquide. Il fallait que ce fût de l'eau.
Parfois il n'était pas satisfait par celle qu'il avait sous la main et il voyageait longtemps jusqu'à ce qu'il trouvât l'eau adéquate. Parfois il se contentait de la première venue. Il pouvait se faire que le plateau d'un bureau inondé de taches l'enchantât. Il pouvait se faire qu'il eût justement besoin de tel lac de montagne entre des pentes couvertes de forêts sombres. parfois il se limitait à peindre de la berge agenouillé dans les galets ou couché sur un embarcadère. Parfois il ramait pendant des heures jusqu'à ce qu'il trouvât l'éclairage adéquat l'isolement adéquat. Pendant un temps il utilisa un ponton dans le milieu duquel on avait découpé une ouverture rectangulaire . Il appliquait pour peindre diverses méthodes. Le plus souvent il avait plusieurs sortes de bâtons. En outre il lui fallait des planches des disques en caoutchouc des brosses des peignes des tue-mouches également des pinceaux. A l'occasion compas et règles. C'est justement celà qui pendant un temps eut pour lui un certain charme. On le voyait disposer dans des roulements de ressac ou sur des surfaces de lacs qui étaient soulevés par des grains orageux des droites proprement tracées et des arcs de cercles largement excentrés. Il peignait avec les doigts et les mains déployées. Avec les pieds voire avec le corps entier.
Rrement il peignait avecde la couleur. Alors il égouttait la couleur dans de l'eau courante où il l'y faisait glisser avec des pinceaux et des bâtons. Il versait de la couleur dans de l'eau par pots entiers. Une fois il utilisa un stylo à cartouches.
Ses tableaux. Comme on l'a dit ce n'étaient pas des tableaux. Des jeux de courbe vague ombre reflet vague de traces et de traces de traces. Une fois alors qu'il essayait de compléter la peinture à l'eau ( lui non plus ne voulait pas s'arrêter ) per un relief d'ombre il vécut une rechute. Après qu'il eut passé d'ombres simples à des ombres combinées et colorées il se surprit à commencer à photographier le relief d'ombre dans un un de ses stades transitoires. Ce fut la rechute. Conserver fixer transmettre exhiber ce fut la rechute. Ce fut l'en-vain.
Après cela il resta un temps inactif. Il voulut possiblement se punir par l'abstinence. Peut-être aussi que quelque chose en lui aspirait du sein de cette rechute à une imagination encore plsu pure. Il est vrai qu'alors ce progrès ne serait pas devenu visible. Mais parès une pause pleine d'apathie apaprente ou effective il se remit à peindre sur l'eau. Seul un observateur très minutieux ( qui n'existait pas ) aurait peut-être pu percevoir en lui de menues modifications. Une légère modification au milieu du trait. Un bondissement plus rapide d'eau en eau. Un suspens dans l'à peine commencé.

Helmut Heissenbüttel -
né en 1921, mort en 1996, est l'un des écrivains allemenands les plus représentatifs de ce qu'on appela " la littérature expérimentale ". Le peintre d'eau est extrait de " Textbücher 1-6, recueil de textes rédigés entre 1970 et 1973.

Revue " Rehauts "
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pierrot
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MessageSujet: Re: La traversée des mots   Sam 8 Oct - 14:48

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MessageSujet: Re: La traversée des mots   Sam 8 Oct - 18:21

c'est magnifique, Pierrot.
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MessageSujet: Re: La traversée des mots   Ven 27 Avr - 4:36

La chronique de Mank





Le premier jour


Mank s’éveille, se range de côté.


Il ne se reconnaît plus. Ses côtes dans l’entonnoir se sont
brisées. Il est devenu terriblement lisse. On le conserve volontiers dans son
salon, il se présente sous la forme d’un petit brochet aux dents cassées, une
molle œuvre d’art qui saille sans trop saillir. Le salon est décoré de formes
polies, de porcs-épics qui se hérissent doucement, de loutres qui se tendent
vers leurs convives dans un dernier élan.


Le deuxième jour


Son univers se réduit à cette crampe, cette image de lui
agrippant à la nuque une chose. Il ne s’écarte plus de son lit. Frappé par des
rêves d’hommes si proches contre lui.


Il se retire de son lit, guette à la fenêtre des passages,
la foule. C’est uniquement leurs mouvements, la naissance d’un mouvement qui
l’intéresse. De sa main, il escorte le mouvement de la foule et se rassoit.


Le troisième jour


A sa porte, c’est sa famille, une longue famille alignée qui
s’impatiente et désire rentrer. Ses proches allongent leur visage, friands de
circonstances où traîner leur air grave. Aujourd’hui, à leurs pieds ralentis,
on sent comme ils portent avec recueillement leur fils étendu dans sa chambre.
Ils ont une cause, une cause en main, elle n’est pas retentissante comme celle
d’une guerre ou d’une famine. Leur cause à eux est toute personnelle , ils la
doivent à leur unique fils.


Le quatrième jour


Dans sa vie, il tourne autour d’un pouce, d’un pouce placé
par mégarde, un pouce impersonnel. Il tourne autour de ce pouce évitant ainsi
de tourner autour de lui-même.


Le cinquième jour


Il ne se remue plus, ses pensées seules s’occupent de
voyages. Sa peau souvent trop prise par sa pensée se gonfle et par endroits se
déchire.


Quelquefois, il part en quête d’un lieu avec conviction. Alors,
il presse des villes, des campagnes contre son mur blanc qu’il déforme peu à
peu, ajoutant des oreilles, des tumeurs, quelques excroissances.


Le sixième jour


Des êtres aimés abondent dans ses rêves, son sommeil se
brise sur leurs mains.


Le septième jour


Ses veines souvent trop compressées culbutent par-dessus la
main et entraînent douloureusement le corps qui les a conçues.


Le huitième jour


De force quelqu’un dispose un amoncellement de squelettes
dans un des recoins de sa chambre. Le prêtre, la veille, est venu courtoisement
lui communiquer qu’il n’a pas de cimetières. Que cette ville ne renferme pas de
terre meuble, qu’elle germe dans le béton et que son église fait de même. Pas
une cavité molle pour l’enterrement d’un homme, il faut donc les parquer quelque
part et l’ayant depuis toujours en amitié, il a pensé à lui.


Chaque jour des fossoyeurs frappent à sa porte charriant des
sacs d’où débordent des orteils.


Au départ, il n’y prend pas garde mais, au fil des heures,
il n’existe plus de flottement entre lui et eux. Il est contraint de les téter.


Le neuvième jour


Au lieu d’écrire, sa main griffonne des grimaces, son
histoire, un brouillon de chair étendu afin de lui conférer un air, une
apparence. Après, il essaya ses jambes.


Son père graissa de coups ses rouages. Rapidement, il
s’instruisit et adopta la posture la plus droite, au besoin il restait des
heures entières accroché à un arbre imitant sa ligne.


Le dixième jour


Sa ville regorge de musées où défilent de ces bouches qui
mastiquent selon leur rythme, leur hauteur. Et tous salivent sur leurs mots y
laissant macérer leurs lèvres. On voit leur lourde croupe s’y asseoir et
somnoler leur vie durant.


Mais Mank, calme, revenu dans son fauteuil ne demande rien
tout en tripotant ses jambes. Il redéfinit sa place. Son authenticité pullule
encore de trop de mousses, de muqueuses.


Le onzième jour


En ces temps-là, il était très aimé. Ce qu’ils aimaient
par-dessus tout, c’était de l’étendre sur une table afin de faire mariner à
l’endroit où s’incurvait son ventre les nourritures qu’ils avaient l’habitude
de transporter avec eux.


Un jour, l’un d’eux se présente en possession d’une mince
commode dans laquelle il entrepose ses outils. Il les dispose un à un sur la
table, se tourne vers lui, commence par racler toutes traces extérieures qui
semblent trahir son visage. Et puis posant à gauche de son visage une attelle, à l’aide
d’un tournevis, il le force d’un quart de tour ramenant tout son nez vers le
haut.


Le vingt-huitième jour


Mank se débarrasse du coude. Il l’évide pour qu’il flotte
sur une rivière. Il oublie jusqu’à la forme native du coude. Il se permet donc
certaines libertés : il remplace la peau par des tissus de livres plus
flexibles, tissus d’ongles ou des tissus d’eau.


Le vingt-neuvième jour


Mank a coutume d’épargner ses membres, de les utiliser par
trois ou quatre. Et ensemble, ils tirent ce qu’il leur reste de râtelier sur
les prairies où ils aiment à voir danser au lieu de l’herbe quelques caries.


Le trentième jour


Mank se tait encore pour brouiller ses contours. Aucune
trace, aucune trace. Une gorge toujours emboîtée au désert. Et si le désert
existe, ce n’est que par le sillage étroit d’un scorpion.


Le trente-et-unième jour


Pour Mank il existe deux morts. Celle que personne ne peut
voir. Ce mort-là, on le tait, un coin de mort sous une table. Puis on cesse de
le conduire sous la table, on l’épingle au-dessus de chaque convive. Et de ce
mort-là ils font leur gloire. Son histoire épaule la leur, ajoute à leur pâleur
de vivant ce qu’ils pressentent comme un trou : leur vie même. Grâce à
lui, ils conservent cette lame mouvementée au bord de l’œil qui leur donne une
amplitude.


De ces morts tout brûlants de se mordre une dernière fois,
c’est de cette mort précise qu’il cherche la compagnie.


Le trente-deuxième jour


Mank sur un quai attend. Il fixe dans son regard deux corps
qui attendent sur un quai opposé. Il sent le branle de l’air brouiller leur
distance. Aucune main ne s’épanche vers l’autre. Chaque mouvement germe d’un
tronc unique entre ces corps pourtant imprégnés du même sol. Et l’espace entre
eux impénétrable s’élève en tourbillons de verre. Une corde à peine visible les
relie à la taille, leur torse renversé, ils tentent de se défaire ; leurs
chevelures empoignées par des paysages contraires.


Le trente-troisième jour


Il ne sait par quel phénomène lorsque Mank songe à ce qu’il
pourrait vous dire, là à l’instant, la seule chose qui lui vient à l’esprit,
c’est qu’il marche, qu’il marche toujours au début de chaque phrase. Ses
pensées croissent sans s’accomplir, puisent le suc d’un terroir puis montent
indifférentes vers un autre lieu. Elles ne possèdent que cette tête mouvante du
blé, cette longue crinière escortée de vent. Les champs s’élancent alors
pareils à des troupeaux affolés que l’œil traque de sa hauteur. Sur l’aileron
d’une falaise, l’œil voit se vomir les bêtes sans lieu où paître. Elles
redoutent la montagne entière qui se serre à leurs côtes. Une falaise lâche et
les moutons à la lisière du troupeau s’affaissent, ces corps se disloquent
légèrement dans le vide, si faibles que goutte sur leur peau un sang discret.
Sans être au sol encore la chute les éperonne en silence.


Le trente-quatrième jour


Il s’est donné une prestance, il affiche du noir un peu
partout. Il bouche l’impudique, il étançonne chaque poil, ses bras penchent à
terre. Son habit lui donne cet air uni de ces membres qui soignent leurs
jointures.


Le trente-cinquième jour


Mank, malgré lui, ici il écrit et une odeur forte lui
étreint les narines. Il aperçoit au loin ses mots qui rament sur une mer de
graisse.





Gwenaelle Stubbe


Née en 1972 en Belgique, Gwenaelle Stubbe a déjà vu son
œuvre saluée par divers prix littéraires et autres bourses. Théâtre, poésie,
peinture sont autant de cordes à son arc.


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MessageSujet: Re: La traversée des mots   Aujourd'hui à 8:00

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