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 L'Elysée contre la démocratie (2/5)

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Chien Guevara
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Date d'inscription : 10/06/2007

MessageSujet: L'Elysée contre la démocratie (2/5)   Jeu 19 Mar - 1:04

L'Elysée contre la démocratie

09 Mars 2009 Par Edwy Plenel

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http://la-niche.top-forum.net/actualite-medias-scoops-f4/deja-trois-coups-d-etat-a-froid-1-5-t2100.htm

Ce qui distingue la présidence de Nicolas Sarkozy de celles qui l'ont précédée, par-delà une commune personnalisation du pouvoir propre à la Cinquième République, c'est de n'avoir aucun sens des limites, des empêchements et des entraves que toute démocratie authentique, vivante et consciente impose au pouvoir exécutif. Ce président-là se vante même, au nom de la rupture promise et de l'efficacité attendue, de n'avoir guère de considération pour tout ce qui le bloque, le freine ou le ralentit. A lui, le mouvement et l'action, quels qu'ils soient ; aux autres, à tous les autres, le conservatisme et l'immobilisme. Ce faisant, cette présidence nous habitue à une pensée antidémocratique, et c'est son coup d'Etat essentiel, le plus inquiétant dans l'immédiat, le plus dangereux pour l'avenir.

Car s'il est un principe au cœur de l'idée démocratique, de son espérance toujours recommencée et de son idéal toujours inachevé, c'est justement que le pouvoir doit être empêché et limité, partagé et divisé, équilibré et contraint. Des pouvoirs qui arrêtent le pouvoir, des contre-pouvoirs extérieurs au pouvoir, des parlementaires qui font librement la loi, des services publics qui assument leur autonomie, des médias qui revendiquent leur indépendance, des autorités de contrôle qui défendent leurs prérogatives, etc. A tel point que Benjamin Constant (1767-1830), ce vrai démocrate injustement décrié, évoquant les « abus naturels du pouvoir exécutif », s'efforçait de préciser les indispensables « moyens de répression contre le pouvoir exécutif ». Oui, de répression.

Ce principe va bien au-delà de la seule séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Il introduit l'idée que l'équilibre naît du conflit, que la légitimité suppose la contradiction, que l'opposition est nécessaire à la puissance, que la majorité se grandit du respect de la minorité et que, par conséquent, les actes solitaires du pouvoir exécutif doivent toujours être contrôlés, évalués, discutés par d'autres.

C'est en ce sens que la démocratie politique est une complexité épanouissante qui élève la nation tout entière en laissant ouverte la promesse initiale d'un régime accessible à tous, sans privilèges de naissance, de fortune ou de diplôme. Elle ne saurait se réduire à la domination d'une petite cohorte d'experts, s'accordant solitairement les prérogatives de la compétence et de la connaissance afin d'en monopoliser l'exercice à l'ombre de la présidence qu'ils servent et courtisent.

Tous les pouvoirs qui s'acharnent à simplifier et à appauvrir la démocratie, en la ramenant à la promotion d'un seul, sont au fond nostalgiques de l'absolutisme, de ses privilèges et de ses hiérarchies. Evoquant ces républiques où « toute la puissance y est une », Montesquieu (1689-1755) ajoutait : « Aussi, les princes qui ont voulu se rendre despotiques ont-ils toujours commencé par réunir en leur personne toutes les magistratures. » A cette aune, celle des principes aussi fondateurs qu'élémentaires de notre pensée politique, le fantasme d'omniscience et d'omnipotence qui anime cette hyperprésidence bafoue l'idéal démocratique.

Un pouvoir révolutionnaire ?

C'est là, en son ressort politique plutôt qu'en d'insondables mystères psychologiques, qu'il faut chercher la portée du comportement de ce président-là : brutalité du verbe, refus de la confrontation, peur des foules, mépris des opposants, agitation permanente, communication étouffante, indifférence à la vérité, propension au mensonge, etc. De ce point de vue, au-delà des règlements de compte d'un cancre des beaux quartiers avec la méritocratie des diplômes, le mépris ouvertement affiché pour l'indépendance du savoir et la liberté de la recherche induit une pédagogie politique désastreuse, celle d'un pouvoir émancipé de toute tutelle, de toute autorité, de toute discipline, bref, de tout respect.

Le sarkozysme brutalise la politique à mesure qu'il dévitalise la démocratie. Loin de tenir vraiment compte des oppositions qu'il rencontre, il se contente de gagner du temps ou de faire diversion, mais jamais ne renonce à son ambition première : étendre son pouvoir, affaiblir les résistances, augmenter sa puissance. Au risque de l'impopularité immédiate, sans ménager un gouvernement littéralement carbonisé, il ne change pas de direction ni d'obsession, s'acharnant à araser tous les espaces d'autonomie qui pourraient échapper à son emprise.

A l'abri du bunker institutionnel dont l'Elysée est le siège, il ferme méthodiquement toutes les issues en vue du rendez-vous qu'il s'est fixé, celui de la réélection en 2012, où, quoiqu'il en dise, il compte bien réussir un coup imparable. On ne comprend pas autrement cette permanente pédagogie de l'affrontement, mise en scène presque physique d'un fonctionnement au rapport de force, entre domination proclamée et crainte diffusée, qui ruine les bénéfices éphémères de concertations scénarisées.

Evidemment, cette stratégie est risquée. Mais l'opposition aurait bien tort de parier sur ce risque. En 2004, à la veille des élections américaines qui offrirent un second mandat à George W. Bush, le futur prix Nobel d'économie Paul Krugman n'hésitait pas à qualifier de « pouvoir révolutionnaire » cette administration néo-conservatrice qui refusait « les règles que le reste de la population tient pour acquises » et ne reconnaissait pas « la légitimité du système en place ». Dans une mise en garde adressée aux journalistes, Krugman ajoutait: « Un pouvoir révolutionnaire a une idée claire de ses desseins et avancera n'importe quel argument lui permettant de les atteindre. Inutile de supposer que ses justifications répondent en elles-mêmes à une quelconque logique. »

Le tourbillon Sarkozy est de la même espèce. Si c'est aux yeux de beaucoup de nos concitoyens une catastrophe politique, ce n'en est pas moins sa force essentielle. Car, à la différence des journalistes qui le chroniquent ou des opposants qui le critiquent, il est bien décidé à ne pas respecter les anciennes règles du jeu. En introduction de son livre de 2004, L'Amérique dérape, recueil de ses chroniques du New York Times, Paul Krugman donnait ainsi de multiples exemples de mensonges avérés, de conflits d'intérêts, d'abus de pouvoir et de volonté d'hégémonie dont les équivalents français d'aujourd'hui ne sont pas difficiles à trouver – du moins sur Mediapart !

Aussi, tout comme George W. Bush et son entourage d'apprentis-sorciers s'emparant du 11-Septembre à la manière d'une divine surprise, Nicolas Sarkozy ne cesse-t-il de rechercher « sa » crise régénératrice, ce dopant et cet adjuvant qui lui permettront de rebattre les cartes, de manipuler l'imaginaire collectif et d'hystériser l'affrontement avec ses adversaires. Ministre, il le démontra fin 2005 avec les émeutes de banlieues provoquées par l'affaire de Clichy-sous-Bois, tout comme, président, il ébaucha un temps cette diversion en mettant en avant le champ de bataille afghan.

Deux ressorts: le présent et l'oubli

Non, rien n'arrêtera cette présidence si l'on ne commence pas par prendre la juste mesure de sa nouveauté, qui inclut sa propension à affaiblir la démocratie. Tous ceux qui se rassurent facilement, mettant sur le compte d'excès personnels l'accentuation de travers préexistants, loupent des rendez-vous immédiats qui sont autant d'occasions manquées pour l'avenir. Ne pas s'opposer résolument maintenant, dans l'illusion que cette cavalcade solitaire s'épuisera d'elle-même, laissant tomber le pouvoir qu'elle détient comme un fruit mûr, c'est laisser à ce pouvoir l'apparente maîtrise des événements, de leur agenda et de leur récit.

Or il s'agit là de son carburant essentiel : l'imprévu et l'inattendu, la crise diplomatique aussi bien que le fait divers, plus gravement l'attentat comme la guerre, sont au ressort d'une présidence dont la peur est le fond de commerce. Aussi est-elle infatigablement à l'affût d'un ennemi qui la légitimera, la motivera et la grandira.

Résolument « présentiste », pour reprendre une formule de l'historien François Hartog, le sarkozysme fonctionne en effet à l'événement immédiat, à son instrumentation rapide et à sa mise en scène forcenée. C'est aussi pourquoi il est extrêmement oublieux, passant sans transition d'une marotte à l'autre – qu'en est-il, déjà, du Grenelle de l'environnement (balayé par la crise économique), de l'Union de la Méditerranée (éclipsée par la guerre de Gaza) ou des Etats généraux de la presse (à peine clos et déjà en jachère) ? Qu'en reste-t-il de stable, de cohérent ou de durable ? Vu du pouvoir, peu importe tant cette façon apparemment brouillonne de gouverner donne le tournis, sème le trouble, égare l'opinion, préempte le débat public et, évidemment, déstabilise une opposition qui ne réussit pas à imposer son propre agenda.

La recette n'est certes pas nouvelle, mais on ne soulignera jamais assez qu'elle exclut les ingrédients qui fondent une véritable culture démocratique : des procédures clairement définies, des modes de délibération stables, des règles du jeu connues de tous, des temps de réflexion et de concertation. Nul hasard si la meilleure description de cette façon de gouverner renvoie, historiquement, à un pouvoir né d'un crime contre la démocratie, celui de Napoléon III, « imaginant sans cesse des surprises » afin de « garder les yeux du public fixés sur lui » et faisant « exécuter chaque jour un coup d'Etat en miniature » tant il « ne s'appuyait sur aucun principe et n'éprouvait aucun scrupule » – c'est de Karl Marx, mais son contemporain Victor Hugo a écrit à peu près la même chose.

On l'entend dire, sourdement : « Tout cela finira mal »… Mais est-on certain que la catastrophe annoncée ne sera pas pour nous tous, et pas seulement pour ce pouvoir fou de lui-même ? Car, entre temps, auront eu lieu des dommages considérables. Ainsi de la corruption de l'esprit public qui, sous cette présidence, exacerbe sans vergogne la culture d'irresponsabilité diffusée, depuis le sommet de l'Etat, par des institutions dévitalisées au bénéfice d'un chef d'Etat intouchable. L'affaire Pérol en est le dernier épisode, ô combien significatif.

La corruption de l'esprit public

Qu'il s'agisse de l'Etat et de sa haute administration ou du capitalisme et de ses grandes entreprises, le message de cette présidence est identique : la compétence ne se légitime qu'auprès d'elle seule, de ses intérêts et de ses ambitions, de ses réseaux et de ses clientèles, de ses envies et de ses appétits. On aurait évidemment tort de nier que ce pouvoir sait s'entourer: l'alliage du talent et de l'ambition ne déteste pas les raccourcis de carrière. Mais il est une faute plus dommageable et plus dangereuse que l'incompétence : une compétence devenue irresponsable, échappant à tout contrôle. Si l'on ne rend compte qu'à un seul, qui vous promeut et vous protège, tout est désormais permis – sauf de lui déplaire.

Dès lors, ce monde protégé, confit d'entre soi parce que replié autour d'un seul, se sent autorisé à libérer son inconscient de violence sociale, d'égoïsme et d'injustice. La sortie du publicitaire et marieur Jacques Séguéla sur la Rolex, dont la privation signifierait une vie ratée, est une parole d'époque, de basse époque.

Tout comme divers faits récents, qui auraient dû émouvoir, disent une décadence des comportements professionnels : l'excessive augmentation en pleine crise économique d'un ancien ministre reconverti en contrôleur des marchés financiers ; le cumul jusque dans le monde des casinos de positions d'administrateurs de sociétés avec la responsabilité de l'audiovisuel extérieur de la France ; l'assimilation d'un journaliste devenu directeur d'un quotidien d'information à un membre du gouvernement…

Sous ce pouvoir, la vertu, la simple vertu, semble une rareté. Du coup, s'y conformer est un sursaut de liberté et l'exiger devient une révolte légitime. Pourtant, cet idéal, que cyniques et corrompus tiennent pour un gros mot, n'est pas à l'origine un concept radical, porté au bout des piques révolutionnaires. On le trouvait déjà, au mitan du dix-huitième siècle, sous la plume du modéré Montesquieu, exceptionnellement écrit en lettres capitales. C'est au tout début de L'Esprit des lois, dans le chapitre « Du principe de la démocratie » : « Il ne faut pas beaucoup de probité, pour qu'un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintiennent ou se soutiennent. […] Mais, dans un Etat populaire, il faut un ressort de plus, qui est la VERTU.»

Car, dans un tel gouvernement, précise-t-il, « celui qui fait exécuter les lois sent qu'il y est soumis lui-même, et qu'il en portera le poids ». Ici, la vertu n'est évidemment pas la morale. C'est simplement cette conscience qu'en démocratie, les parties et le tout sont indissociables, les manquements d'un seul suffisant à ébranler l'ensemble. « Lorsque cette vertu cesse, poursuivait Montesquieu, l'ambition entre dans les cœurs qui peuvent la recevoir, et l'avarice entre dans tous. Les désirs changent d'objet: ce qu'on aimait, on ne l'aime plus. On était libre avec les lois, on veut être libre contre elles. Chaque citoyen est comme un esclave échappé de la maison de son maître. »

La vertu républicaine : tel est le bien commun qu'ordinairement, cette présidence piétine. Et tel est le défi qu'elle lance à tous les citoyens de ce pays. Car le pouvoir personnel, ce n'est pas la dérive d'un seul ; c'est l'abdication de tous. C'est l'acceptation, active ou tacite, bruyante ou silencieuse, par la cohorte de représentants et de dirigeants, de cadres et d'élus, d'exécutants et de législateurs, de fonctionnaires et de parlementaires, de soutiens empressés comme d'opposants supposés, bref, par cette foule de responsables et de citoyens qui donnent corps et sens à l'Etat et à la Nation, de cette négation même de la promesse démocratique: la privatisation de la République.


A suivre, prochain article:

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