(Re)lire Arne Næss (1912-2009): écologie, métaphysique et action
Par Charles Ruelle •
L’écologie est née science, elle est devenue politique. Mais si la
politique est la science des fins, il semble bien que l’écologie ait
été vidée de sa substance, utilisée comme elle l’est actuellement en
tant que slogan ou moyen marketing. Mais à quoi sert-il de prétendre
vouloir protéger la nature, dès lors que le seul but recherché est la
poursuite d’objectifs contradictoires sans cesse reconduits – ceux de
la croissance et l’enrichissement matériel – ou la transformation
radicale de nos modes de vie sans véritablement connaître ou sans s’en
donner les vrais moyens ?
Une question fondamentale se pose donc à nous : que voulons-nous
donc vraiment ? Quelles sont les valeurs qui, selon nous, doivent
gouverner nos actions ? La question n’appelle pas seulement une analyse
en termes de critique sociale, mais elle demande une réponse
métaphysique. Car il ne peut y avoir d’écologie politique ou de
politique de l’écologie sans une profonde interrogation sur nos
principes et nos valeurs ultimes, sur ce qui fait que nous agissons
aujourd’hui, dans nos sociétés industrielles, de manière contraire à
nos intuitions premières, et sur les conditions d’harmonisation de ces
intuitions avec les fins de nos actions.
Le philosophe norvégien Arne Næss, mort le 12 janvier 2009, avait
sans doute mieux que nul autre compris cette nécessité de repenser nos
impératifs métaphysiques et culturels afin de résoudre la crise
environnementale. Il en avait fait son principal objectif en fondant,
dans les années 1970, l’écologie profonde, un mouvement philosophique
et politique caractérisé par un ensemble de grands principes, de normes
et de valeurs extraits d’une réflexion critique en profondeur sur les
fondements de notre culture religieuse, industrielle, etc., et
susceptibles d’inspirer des actions respectueuses de l’environnement.
En opposition à l’écologie «superficielle» dont l’unique
caractéristique est la «lutte contre la pollution et l’épuisement des
ressources» et selon laquelle «une action décousue sur les structures
économique, sociale et technologique est adéquate» pour résoudre la
crise environnementale, l’écologie profonde propose un retour aux
prémisses ultimes de nos actions, et la transformation de notre vision
du monde.
Arne Næss a formulé et corrigé à de nombreuses reprises les
principes fédérateurs de son mouvement, dont les plus remarquables sont
le rejet de l’image de l’homme-dans-l’environnement, au profit d’une
conception relationnelle du monde (l’homme n’est pas un empire dans un
empire mais un nœud au sein d’un tissu de relations), et l’affirmation
de l’égalitarisme biosphérique («de principe»), à savoir le droit égal
de vivre et de mourir pour toute espèce. La question des modalités et
la justification de l’attribution d’une valeur intrinsèque, ou inhérente,
à d’autres êtres que l’homme par les philosophes de l’environnement n’a
pas manqué de susciter nombre de discussions, notamment dans le cadre
de l’éthique environnementale qui s’est particulièrement développée aux
États-Unis ou en Australie (cf. H.-S. Afeissa, Ethique de l’environnement, Vrin, 2007)
Næss occupe toutefois dans ce champ une position singulière, restant très
discret par rapport aux débats sur la valeur intrinsèque. Tandis que
l’éthique environnementale s’est généralement concentrée sur une
ontologie des valeurs (quelles sont les modalités d’existence et de
justification de la valeur intrinsèque?), Næss a consacré la majeure
partie de son œuvre d’écophilosophe à la construction d’une ontologique
générale (de quoi l’univers est-il fait ?) cohérente avec les données
de l’écologie scientifique (selon laquelle «tout dans la nature vivante
est interconnecté»). Mais il s’est aussi, et surtout, impliqué dans
l’élaboration d’une systématique permettant de dériver, à partir d’un
ensemble de normes premières et d’hypothèses, d’autres normes plus
précises capables d’orienter des directives et des actions concrètes.
Næss pensait en effet que «l’entière signification d’une théorie
peut uniquement se révéler en pratique, et que la pratique sans théorie
est aveugle». L’écologie profonde implique donc «à la fois des
décisions concrètes face aux conflits environnementaux et des
directives abstraites de caractère philosophique». Disant cela, Næss ne
fait qu’appliquer à un domaine particulier, l’ensemble des travaux
qu’il a principalement conduits entre 1933 et 1970. De son aveu même :
«Le mouvement écologique global initié par Rachel Carson [auteur en
1962 du Printemps silencieux, livre fondateur du mouvement
environnemental aux États-Unis, ndr] m’a donné l’opportunité de réunir
les plupart des thèmes de mon œuvre philosophique sous une forme
systématique.»
Né en 1912 en Norvège, formé aux sciences et aux mathématiques,
s’inspirant très tôt de Spinoza dont il restera un grand lecteur, Næss
a fréquenté dans les années 1930 le Cercle de Vienne. Son œuvre, bien
que souvent à rebours des thèses des positivistes, n’exprimera pas
moins durant de nombreuses décennies l’attachement du philosophe pour
la théorie des systèmes rationnels (théorie des liens entre un ensemble
de prémisses et leurs conclusions), notamment logiques et sémantiques,
mais aussi politiques dans le cadre de ses réflexions sur la
philosophie gandhienne.
En 1970, Næss abandonne son statut de «fonctionnaire de la
philosophie» (il détient alors la chaire de philosophie de l’Université
d’Oslo depuis l’âge de 27 ans) pour se consacrer pleinement à la
philosophie et la défense de l’environnement. Cette césure biographique
pourrait largement servir d’alibi pour sortir les thèses de l’écologie
profonde, telles que Næss les exprime, de l’arrière-plan théorique
auquel elles étaient intégrées – cela notamment pour mieux marquer une
prétendue indifférence de l’écologie profonde à l’égard de toute
action, à la différence de l’écologie sociale, voire celle des
ministères ; elle a aussi servi à attaquer le mouvement de manière
globale en raison d’actions politiques violentes (de la part
d’activistes minoritaires) sans cohérence avec les principes gandhiens
défendus par le philosophe norvégien. Ce serait naturellement se
méprendre sur une œuvre encore méconnue et souvent incomprise, dont les
aspects techniques et la dimension politique méritent de ne pas être
ignorés. Sa richesse et sa complexité ne s’épuisent pas dans
l’affirmation catégorique de thèses, mais dans la recherche et
l’articulation perpétuelle de fondements théoriques sans cesse
réévalués et d’une praxis susceptible de mettre un terme,
enfin, à la crise environnementale. Næss pensait que le XXIIe siècle
était un horizon raisonnable. Méfions-nous, ce n’est pas si loin.
Charles Ruelle est le traducteur d’Ecologie, communauté et style de vie d’Arne Næss (Editions MF, 2008).