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 L’histoire occultée des sujets d’expérience médicale

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Chien Guevara
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Date d'inscription : 10/06/2007

MessageSujet: L’histoire occultée des sujets d’expérience médicale   Sam 24 Jan - 2:20

L’histoire occultée des sujets d’expérience médicale



Rappelant que la science a sacrifié des corps humains, Grégoire Chamayou décrypte le rapport de la raison moderne à l’éthique.

Les corps vils - Expérimenter sur les êtres humains aux XVIIIe et XIXe siècles,

de Grégoire Chamayou. Éditions La Découverte, « Les empêcheurs de penser en rond » (2008), 424 pages, 24,50 euros.

« Tenofovir me fait vomir » : c’est avec ce slogan que l’association
Act-Up protestait, voici quatre ans, contre l’essai thérapeutique de
cette molécule anti-VIH. Organisé par le laboratoire Gilead et la
fondation Bill Gates auprès de 1200 prostituées séronégatives réparties
dans trois pays d’Afrique noire, l’essai prévoyait de distribuer la
molécule à la moitié d’entre elles, cependant que l’autre recevrait un
simple placebo - ce, de façon à comparer après un an le nombre de
personnes devenues séropositives dans chacun des deux groupes.
Opposition, tragique mais inévitable, entre la rigueur de la science et
le souci des individus ? Pas seulement, soulignaient les militants qui
dénonçaient le choix d’organiser cet essai en Afrique, dans des pays où
l’accès au soin est difficile, et auprès de prostituées que leur métier
rendait vulnérables, laissant ainsi espérer au laboratoire un taux de
contamination significatif sans avoir à supporter le coût de cohortes
trop importantes. Sous les abstractions jumelles de la Science et de la
Conscience, s’esquissait un usage bien compris des inégalités : « Pour
Gilead et la fondation BBG, la vie d’une femme africaine ne vaut pas
celle d’une femme occidentale », concluait Act-Up.
L’ouvrage de Grégoire Chamayou fait davantage que de restituer
l’arrière-plan historique de ces questions brûlantes : il place ces
petits calculs au coeur du développement du savoir médical, et réinsère
du même coup ce dernier dans le paysage d’affrontements sociaux et de
jeux de pouvoir dont s’est tissée sa construction depuis le XVIIIe
siècle. Au coeur du livre, une thèse : dès lors que la connaissance
médicale exige de faire du sujet humain un objet d’expérience, elle
suppose que soient sélectionnés ceux qui, dans la société, seront ainsi
soumis aux rigueurs d’une observation, aux risques d’une intervention,
aux hasards d’une inoculation. Double problème, que masque d’ordinaire
la formule rassurante selon laquelle l’art médical serait intervention
« de l’homme sur lui-même » : quels hommes, au juste, sont ainsi
concernés ? Comment, et au nom de quoi, se voient-ils ramenés à ce
statut de moindre humanité qui autorise à prélever sur leur corps une
part de savoir au bénéfice de tous - c’est-à-dire, le plus souvent, des
autres ? Proverbiale dans la tradition médicale, la formule
experimentum in corpore vili sert alors de règle à l’exploration de
l’histoire. Décrivant comment ces « corps vils » ont été recherchés
tour à tour chez les suppliciés, dans la masse confuse des populations
, dans le cercle plus étroit des indigents et des précaires ou auprès
des peuples colonisés, Grégoire Chamayou égrène aussi la litanie des
paradoxes venus cautionner pareils choix : la difficulté étant toujours
d’expliquer que ces corps soient assez humains pour que leur examen
soit instructif, mais assez éloignés cependant de la norme commune pour
qu’on s’autorise sur eux des regards et des gestes inacceptables chez
les autres.
Mettre au jour cette distribution régulièrement inégalitaire des sujets
et des objets du savoir médical ne revient pas, pour autant, à en
réduire l’histoire à un défilé immobile, ou se succèderaient à la même
place condamnés, pauvres, prostituées ou esclaves. Chemin faisant,
Chamayou fait lever au contraire trois séries de transformations.
Transformations sociales, d’abord, puisqu’une grille de lecture
marxienne vient à la fois réintroduire le rapport de classes dans
l’histoire de l’expérience clinique, souligner combien les effets sur
les corps des transformations du travail offrent à la médecine du XIXe
siècle comme une expérience à ciel ouvert, et déceler derrière la
figure du patient consentant la silhouette du « travailleur libre »,
devenu propriétaire de lui-même pour se mieux céder, troquant la
disponibilité de son corps contre les soins qu’on lui prodigue.
Transformations politiques ensuite, puisque l’articulation de la
démarche expérimentale sur les corps épouse les flexions de ce que
Michel Foucault aurait appelé la « gouvernementalité » : la
« variolisation », première expérience de masse, coïncide ainsi au
XVIIIe siècle avec le projet libéral d’une gestion des populations,
comme si la découpe politique des sujets à circonvenir et la définition
par la science de ses unités de compte se répondaient profondément.
Transformations éthico-médicales enfin : loin de réduire mécaniquement
le savoir médical à un effet de conditions sociales antécédentes,
Chamayou insiste sur l’effet en retour de ses préoccupations
scientifiques sur les modalités de son organisation sociale, et sur sa
capacité à faire naître des problèmes moraux neufs.
Là est sans doute, d’ailleurs, la force et l’originalité de ce livre.
S’il entend démystifier l’abstraction d’un certain discours
« bio-éthique », Chamayou ne ravale nullement les débats éthiques au
rang de masques ou de prétextes, pour une histoire qui se jouerait sous
eux et sans eux : il en enrichit au contraire la compréhension, en
expliquant comment l’histoire offre non seulement des objets (tels le
placebo ou l’essai en « double aveugle »), ou des institutions (tels
l’hôpital ou le camp), mais aussi des alternatives et des ambiguïtés
que nous ne sommes pas dispensés de trancher. L’intransigeance de Kant
à l’égard du mélange des genres entre science et punition, ou
l’opposition de Condorcet à une politique d’Etat qui prétendrait
imposer la santé publique au mépris des libertés publiques, servent de
balises dans cette histoire : ils nous ramènent à des débats actuels
qui, d’être à la fois moraux, sociaux, institutionnels, ne sauraient se
jouer dans la seule conscience des médecins sans être portés, en même
temps, dans l’arène politique.
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